
Photo: DFID – UK Department for International Development via Wikimedia Commons
Une nouvelle étude qualitative publiée dans BMC Medicine examine comment les populations migrantes et réfugiées d’Afrique subsaharienne accèdent au système de santé tunisien, en identifiant les principaux obstacles et facilitateurs auxquels elles sont confrontées. La recherche s’inscrit dans le cadre du projet « MENA Migrant Health », coordonné par l’ISGlobal avec des institutions en Tunisie, au Maroc, en Égypte et au Soudan, et avec la participation de l’Office National de la Famille et de la Population (ONFP), de la Faculté de Médecine de Sousse et de Médecins du Monde Belgique.
Au cours des dernières décennies, la Tunisie est devenue un pays d’origine, de transit et de destination pour les migrants d’Afrique subsaharienne. En 2021, on estimait que 59 000 migrants vivaient dans le pays depuis plus de six mois, les ressortissants de Côte d’Ivoire et de la République Démocratique du Congo constituant les groupes les plus nombreux. Parallèlement, plus de 15 600 réfugiés et demandeurs d’asile étaient enregistrés en 2024. Ce contexte migratoire, marqué par des trajectoires complexes et une mobilité fréquente, augmente le risque de problèmes de santé et complique la continuité des soins.
Entre mai et décembre 2023, les chercheurs ont mené 33 entretiens individuels et 16 discussions en groupes focalisés dans quatre zones urbaines à forte présence migrante: Tunis, Médenine, Sousse et Sfax. Au total, 120 migrants et 43 professionnels d’ONG ont participé. L’analyse thématique, guidée par une adaptation du cadre conceptuel de Levesque, a permis d’identifier des barrières structurelles, sociales et administratives affectant la capacité de ces populations à percevoir, rechercher et recevoir des soins.
L’étude décrit un ensemble d’obstacles interconnectés:
- Barrières linguistiques et bureaucratiques. La prédominance de l’arabe et la complexité du système de santé entraînent des malentendus, des renvois répétés et des retards.
- Discrimination et traitement inégal. Les migrants signalent des temps d’attente plus longs, des comportements discriminatoires et des refus de services, ce qui érode leur confiance dans le système.
- Information et orientation limitées. Beaucoup dépendent de réseaux informels qui, bien que parfois utiles, peuvent diffuser des informations incomplètes et fragmenter davantage les parcours de soins.
- Statut juridique et documentation. L’absence de permis de séjour ou de documents d’identification limite l’accès aux établissements publics et suscite la crainte d’être signalé ou expulsé.
- Coûts économiques. L’absence d’assurance, les paiements directs et le prix des examens et des médicaments compliquent l’accès, surtout pour ceux travaillant dans l’économie informelle.
- Mobilité et manque de suivi. Les changements fréquents de résidence ou de numéro de téléphone entravent le suivi clinique, notamment pour les maladies chroniques ou le soutien psychologique.
- Connaissance limitée de certaines pathologies. Certains migrants estiment que le système a une capacité restreinte à diagnostiquer des maladies endémiques dans leurs pays d’origine, comme le paludisme.
“Malgré ces difficultés, les ONG jouent un rôle crucial pour aider les migrants à s’orienter dans le système de santé. Grâce à l’orientation, la coordination des soins et les renvois, en particulier pour les migrants sans papiers, elles réduisent la fragmentation et améliorent la continuité des soinâ€, déclare Anissa Ouachi, autrice de l’étude et doctorante à l’ISGlobal.
L’étude souligne la nécessité de réformes politiques mettant l’accent sur des approches culturellement sensibles, des ressources multilingues, des procédures administratives simplifiées et une couverture financière élargie. La formation des professionnels de santé à la compétence culturelle et aux droits des migrants, combinée à une collaboration renforcée entre ONG, prestataires de soins et décideurs, pourrait aider à garantir un accès équitable aux soins.
Taha Maatoug, co-auteur de l’étude et également doctorant à l’ISGlobal, conclut: “Renforcer les partenariats entre les prestataires de soins et les ONG, tout en abordant les barrières juridiques, financières et culturelles, est essentiel si l’on veut que les migrants en Tunisie accèdent réellement aux soins dont ils ont besoin et qu’ils méritent.â€
Référence
Maatoug, T., Ouahchi, A., Seedat, F. et al. Healthcare access among sub-Saharan migrants and refugees in Tunisia: an interpretative qualitative study. BMC Med 23, 547 (2025). https://doi.org/10.1186/s12916-025-04383-6



